« Subir, souffrir et continuer de vivre » : la résilience silencieuse de la nature et de l'humain
- Adeline Coll
- il y a 1 jour
- 5 min de lecture

Cet hiver, j'ai eu la chance de découvrir une montagne dans les Pyrénées. Une randonnée, un guide, et un moment qui m'a profondément marquée.
En chemin, notre guide nous a invités à observer des arbres dont le tronc avait quelque chose de particulier : déformé à la base, comme si une force extérieure les avait poussés vers l'horizontal, avant qu'ils ne retrouvent, malgré tout, leur élan vers le ciel. Il nous a demandé ce que nous en pensions. Nous n'avions pas la réponse. Alors il nous a donné la clé : la neige.
Au tout début de leur croissance, quand ils sont encore tendres et jeunes, ces arbres avaient été couchés, forcés à l'horizontal, parfois pendant de longs mois. Et pourtant, une fois la neige fondue, ils avaient retrouvé leur verticalité et la lumière, portant dans leur bois même la trace de ce qu'ils avaient traversé. Marqués, mais vivants et debout.
Et puis le guide a ajouté cette phrase, presque pour lui-même :
« Subir, souffrir et continuer de vivre. »
Elle m'a frappée, émue. Je lui ai demandé de la répéter pour pouvoir la noter et la transmettre à mon tour. Il m'a alors confié : « C'est sans doute d'un auteur connu. » Je n'ai pas retrouvé cet auteur, mais qu'il en soit ici remercié.
Guérison ou résilience ?
Il en va de même lorsque les incendies ravagent les forêts. Lentement, les sols calcinés se recouvrent d'un vert tendre ; lentement, les chants des oiseaux résonnent à nouveau ; lentement, les arbres se remettent à pousser.
La nature ne guérit pas. Elle continue.
Ce n'est pas de la guérison au sens médical du terme. C'est quelque chose de plus humble, et peut-être de plus profond : la simple décision de persister. Les écologues appellent cela la résilience écologique, la capacité d'un écosystème à retrouver un état de fonctionnement après une perturbation. Derrière ce terme savant se cache une réalité poétique : la vie n'efface pas la blessure, elle compose avec elle. Elle ne se résigne pas. Elle continue.
Des archives souterraines
Ce qui est fascinant, c'est que la forêt ne repart pas de zéro. Elle puise dans une mémoire enfouie.
Sous les cendres ou sous la glace, dans le sol que l'on croit mort, sommeillent des milliers de graines en attente. Des racines non consumées s'éveillent. De jeunes arbres grandissent, cherchant la lumière. Qu'elle ait été brûlée ou glacée, la réponse de la nature est la même : douce, silencieuse, mais pleine d'un désir ardent d'exister. Sans question, sans résistance ; juste un mouvement vers le haut, une élévation.
C'est le phénomène de succession végétale. La forêt retrouve un équilibre, différent peut-être de ce qu'il était, mais vivant.
Nous ne sommes pas si différents. Je l'observe chez mes patients ; peut-être l'observez-vous aussi chez vous, ou chez quelqu'un que vous connaissez. Certains s'en saisissent naturellement, pour d'autres la route est plus difficile.
Mais cette force qui pousse à se tenir debout, nous l'avons tous en nous! Physiquement, nous la retrouvons dans l'axe souverain qu'est la colonne vertébrale.
Nous pouvons aussi l'observer chez l'enfant qui apprend à marcher, coûte que coûte, pas après pas ; dans une ténacité qui force l'admiration.
L'humain debout, "trait d'union" vivant entre le ciel et la terre selon la médecine chinoise. Nous aussi, nous portons en nous des ressources enfouies que l'épreuve peut sembler avoir consumées.
Nous faisons partie de la nature
Ce qui m'a profondément touchée dans cette phrase, c'est qu'elle ne venait pas d'un livre. Elle venait d'un arbre. Et c'est là toute sa force : nous faisons partie intégrante de la nature. Ce que l'on observe dans les forêts, dans les tiges qui repoussent entre les pierres, ce n'est pas une métaphore lointaine. C'est notre propre biologie qui se raconte.
Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a consacré sa vie à cette question. Pour lui, la résilience : « la reprise d'un nouveau développement après un traumatisme », n'est pas un retour en arrière, ni l'effacement des blessures. C'est une reprise. Un mouvement qui repart, différent, mais vivant. Il l'appelle « l'art de naviguer dans les torrents » : non pas les stopper, non pas les ignorer, mais les traverser.
Cette résilience est en nous. Elle est silencieuse. Et parfois, elle nous fait défaut ; non pas parce qu'elle a disparu, mais parce que la souffrance est si intense qu'on ne la sent plus. Nous avons alors peut-être besoin d'une main tendue, d'une oreille attentive.
Le tuteur de résilience
Parfois, quelque chose se dénoue en un instant. Un mot, une rencontre, une prise de conscience, une phrase entendue lors d'une randonnée en montagne et quelque chose change.
Parfois, le chemin est plus long. Il y a des rechutes, des doutes, des jours où l'arbre semble encore courbé sous la neige. Je le vis en moi, et avec mes patients.
Ce que j'observe, et ce que la recherche confirme, c'est que la réponse est rarement dans le renoncement à soi. Elle est dans le mouvement, même infime. Dans le lien, même fragile. Dans la parole, même hésitante.
Boris Cyrulnik a montré qu'une seule personne peut suffire à relancer un processus de résilience. Il appelle cela un « tuteur de résilience » : une personne, un lieu, un événement, parfois même une œuvre d'art, « qui provoque une renaissance du développement psychologique après un traumatisme ». Ce tuteur ne répare pas à la place de l'autre. Il crée les conditions pour que la reprise soit possible.
« ...et continuer de vivre »
Ce que je veux transmettre à travers cette phrase, c'est une permission à soi que je propose à mes patients et qu'ils se donnent parfois rarement :
Oui, je tombe. Oui, ce n'est pas parfait. Oui, la vie m'écorche parfois.
Mais aussi :
J'ai le droit de me redresser. J'ai le droit de jaillir à nouveau. J'ai le droit de m'épanouir et d'être heureux, malgré mes blessures.
Ce n'est pas de la naïveté. Ce n'est pas non plus une promesse que tout ira bien demain. C'est une conviction profonde, nourrie par des années d'accompagnement : la souffrance n'est pas une sentence. C'est une étape douloureuse, réelle, légitime sur un chemin qui peut continuer.
Écouter les bois tordus
La prochaine fois que vous croiserez un arbre au tronc déformé, en montagne, en forêt, au bord d'un chemin ou dans un parc, regardez le attentivement.
Ce tronc qui part de travers avant de remonter vers la lumière n'est pas un arbre raté. C'est un arbre qui a connu la neige, le vent, le poids de l'adversité. Et qui a trouvé, malgré tout, son chemin vers le haut.
Vous portez peut-être, vous aussi, les marques de ce que vous avez traversé. Des courbures dans votre histoire, des nœuds dans votre bois. Ce ne sont pas des défauts. Ce sont des témoins.
La résilience ne vous rendra pas identique à ce que vous étiez avant. Mais elle peut vous permettre de continuer à grandir, différemment, à votre rythme. Et si vous êtes prêt et avez envie d'explorer ce chemin, je me tiens à vos côtés.
Bonne réflexion.
Références : Boris Cyrulnik, « Un merveilleux malheur », Odile Jacob, 2001 ; Cyrulnik B., « Manifeste pour la résilience », Spirale n°18, 2001 ; Luthar S., Cicchetti D. & Becker B., « The construct of resilience », Child Development, 2000 ; Southwick S. & Charney D., « Resilience : The Science of Mastering Life's Greatest Challenges », Cambridge University Press, 2012.


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